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Repères généraux des aspects à couvrir :

1) Notions de base sur la science, ses territoires et ses limites

1-a) Les types de jugements sur la réalité

– Le jugement de fait

– Le jugement de goût/préférence

– Le jugement de valeur et le jugement d’interprétation

1-b) La science et le scientisme

– La confusion entre ce qui est (le fait) et ce qui se doit d’être ou mérite d’être (la valeur).  Le piège du mot «normal» : ne pas confondre «fréquence de récurrence» (fait) et «acceptabilité» (valeur).  Exemple tiré de dérives en sociobiologie avec le viol chez les canards.

1-c) La science, la dystopie et l’utopie : rêver en noir et blanc ?

– Remarques générales sur l’apparition de la dystopie : pourquoi après avoir voulu rêver le meilleur veut-on rêver le pire ?

– La science et l’imagination du «pire» dans la recherche d’une société «idéale» : les dystopies technoscientifiques.  Exemples dans le cinéma de science-fiction (ex. Orange mécanique (1971), Bienvenue à Gattaca (1998), Minority Report (2002), etc.) et en littérature (ex. Le meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley, 1984 (1948) de George Orwell, etc.).

– La science et l’imagination du «meilleur» : les utopies technoscientifiques.  Exemples des utopies posthumanistes de «L’Homme nouveau» (décennie 1930 : les arts face aux sciences de la vie, le politique et la montée en Europe des fascismes portés par l’idéologie de l’Homme nouveau) jusqu’aux utopies posthumanistes du «Nouvel Homme nouveau» (époque actuelle ; Cf enquête et ouvrage d’Antoine Robitaille).

1-d) La science et la religion

– Croire et modéliser théoriquement.

– La science et l’agnosticisme.

– Les litiges d’intérêts entre science et religion : exemple de l’Homme de Kennewick.

– La question de la « foi perceptive » et la question du « cerveau dans une cuve ».

– La question d’un « Principe Premier ».

– Les limites des connaissances scientifiques.

– Les problèmes de cohérence dans l’organisation des connaissances scientifiques : pourquoi quelque chose plutôt que rien ? ; comment d’un «rien» peut venir de la matière ? ; comment concilier l’idée d’un «pur chaos» engendrant des «lois de la nature» avec l’idée «d’immuabilité des lois de la nature» ? Etc.

1-e) La science et la philosophie

– Éthique

– Théories de la connaissance, philosophie des sciences et épistémologie

1-f) La science et la technologie

– Confusions à éviter entre «sciences pures» et «sciences appliquées», entre science et savoir-faire.

2) La «méthode scientifique» est-elle un mythe ?

2-a) Est-ce qu’il y a une «méthode scientifique» par-delà ou en deçà des domaines scientifiques ?

– Clarification de la question.

2-b) Aspects philosophiques de la méthode scientifique

– Conviction que l’on peut comprendre le monde avec notre raison et conviction qu’il existe une réalité indépendante de nous-mêmes et de nos perceptions.

– Clarifications sur le cas des mathématiques et de la logique formelle.  [ Cf le cours «Mathématica» ]

– Considérations à propos de 3 feuillets de réalité se superposant : distinction entre (1) la réalité du fait/événement, (2) la réalité de la perception du fait/événement (possibilité que chaque perception stylise) et (3) la réalité de l’explication du fait/événement.

– Considérations sur la «vérité des faits» et la «vérité des explications».

– Postulat matérialiste.  (Remarques sur les propriétés émergentes.)

2-c) Le réductionnisme en science : ses grandeurs et ses misères

– Explications.

2-d) L’analyse causale : gérer une complexité multifactorielle

– Distinction entre «causes nécessaires» et «causes suffisantes»

– Distinction entre «causes immédiates» et «causes lointaines»

– Prédisposition, contrainte et cause active – Permettre, empêcher et causer

2-e) La science sans expérience ?

– La place de l’approche expérimentale en sciences

– Le critère de «Réfutabilité» (falsifiability) énoncé par Karl Popper

– La méthode comparative

– Hypothèses, prédictions, postdictions.  Exemple de «l’âge de la terre».

2-f) L’esprit critique : 3 outils et 2 règles de conduite de l’esprit critique (pas seulement en science)

Les 3 outils :

– La flèche du fardeau de la preuve

– Le «Rasoir d’Occam» (ou le principe de parcimonie)

– La balance de Carl Sagan

Les 2 règles de conduite :

– Se méfier de son propre désir de croire

– S’incliner humblement devant les faits (la validation des faits, avant leurs explications)

3) Science, Être humain et culture

3-a) Sciences de la Nature, sciences humaines et sciences sociales : y a-t-il des «sciences dures» et des «sciences molles» ?

– Horizon des débats, des positions et de leurs implications.

3-b) Divisions disciplinaires : cloisons mentales ?

– L’Humain : sous le regard attentif autant des sciences de la Nature que des sciences humaines et des sciences sociales, ainsi que des «humanities».

– Exemple dans les «sciences du comportement» : biologie, biochimie et neurobiologie, éthologie et psychologie, phénoménologie et neurophénoménologie, origines du DSM-IV (et débats autour de la préparation du nouveau DSM-V), etc.

3-c) L’Humain : le défi de l’analysant analysé

– Prise en considération des défis et écueils tant du déterminisme que de l’indéterminisme pour la science.

3-d) La science : discours sur ce monde et dans ce monde

– Limites naturelles, conditions matérielles et technologiques, conditions sociohistoriques, horizons des «allants de soi» («taken for granded») et imprégnations culturelles.

– Exemple du contexte d’émergence de la cybernétique (Cf travaux de la sociologue Céline Lafontaine) et des «sciences cognitives» au 20e siècle.

3-e) Trois grands types de positions sur les rapports entre les divers domaines des sciences :

– Perspective de continuité entre les sciences de la Nature et les sciences humaines et sociales.

– Perspective de discontinuité entre les sciences de la Nature et les sciences humaines et sociales.  Tentatives s’appuyant sur une distinction fondamentale entre «expliquer des causes» et «comprendre des motivations».

– Perspective de rupture avec l’idéal d’impartialité/objectivité, débouchant sur des visions sociopolitiques de la valeur des sciences (humaines et sociales), que certains qualifient de «relativisme postmoderne» ou de «subjectivisme politiquement motivé».

3-f) Les Cultural Studies et les Culture Wars

– Origines et justifications des Cultural Studies : aspects théoriques et aspects historiques.  Hybridations et transdisciplinarité.

– Décennie 1960 : Richard Hoggard, fondateur en 1964 du Center for Contemporary Cultural Studies en Grande-Bretagne.

– Décennie 1970 : Développements aux États-Unis avec des apports de la French Théorie.  La réception et l’interprétation étasunienne des thèses de Derrida, Deleuze et Foucault.

– Élargissement et internationalisation. Gender Studies, Women Studies, Postcolonial Studies, Media Studies, Visual Studies, etc.

– Une diversité complexe de positions et d’attitudes : comprendre et expliquer, sensibiliser, promouvoir et militer.

– [Film : Herbert Marcuse et la «New Left» (un tournant culturel plutôt qu’économique de la «libération»).]

3-g) Le conflit autour de l’idéal d’impartialité/objectivité en science : à rejeter en tant que mythe ou à maintenir en tant qu’idéal ?

– Exemple à décortiquer : le pamphlet publié en 1989 par l’American Council of Learned Societies (rédigé par six importants départements en sciences humaines aux États-Unis) vs le pamphlet de réplique publié en 1993 dans Daedalus, intitulé «Rationality and Realism. What is at Stake ?» (rédigé par John R. Searle, Pr. à la University of California, Berkeley).

3-h) Science, dérives hyperrelativistes, impostures et canulars

– Un Doctorat en sociologie décerné en 2001 par l’Université Paris V pour un plaidoyer en faveur de l’astrologie : polémique autour de la teneur de la thèse de doctorat de Germaine Teissier (alias l’astrologue Elizabeth Teissier) ; thèse sous la direction du Pr. Michel Maffesoli, reçue avec mention «Très honorable» par un jury universitaire en avril 2001.

– «L’affaire Sokal» : le pseudo article scientifique d’Alan Sokal publié en 1996 dans Social Text (no 46-47, printemps-été 1996 ; revue publiée par la Duke University) et son article publié dans Lingua Franca (mai-juin 1996) pour lever le voile sur son canular.  Le débat autour des «impostures intellectuelles» en sciences humaines et sociales que dénoncent Alan Sokal et Jean Bricmont.

– «L’affaire Bogdanov» : la science théorique comme non-sens spéculatif ?  Suites et débats ; la position de Roman Jackiw (professeur au Center for Theoretical Physics du MIT, membre du jury de la thèse de doctorat en physique théorique d’Igor Bogdanov) : la physique théorique moderne ramenée à une esthétique ?

3-i) Le pragmatisme est-il une solution ?

– Pragmatisme technoscientifique ?

– Pragmatisme sociopolitique en sciences humaines et sociales ?

– Retour sur les trois grands types de positions sur les rapports entre les divers domaines des sciences.

4) Des *sciences* de la culture sont-elles véritablement possibles ?

4-a) Réflexions et discussions autour de l’essai de Joseph Melançon, Les sciences de la culture (Éditions Nota bene, 2002, 248 pages)

– Problématique

– La culture et la figurativité

– La culture et l’objectivation

4-b) Suite

– La culture comme mémoire

– La culture comme capital sémiotique

– La culture comme habitus

4-c) Suite

– La culture comme métaphore

– La culture comme conjoncture

– La culture comme axiologie

4-d) Suite

– La culture comme lecture

– La culture comme herméneutique

– Conclusion

En échos aux considérations sur l’eugénisme de type libéral et en échos aux utopies «posthumanistes» et technoscientifiques dont il a été question aujourd’hui, voici la référence du livre d’Antoine Robitaille* : Le Nouvel Homme nouveau. Voyage dans les utopies de la posthumanité, Éditions Boréal, 2007.

Sur Internet, on peut notamment écouter cette entrevue audio avec Antoine Robitaille (Mp3).

*Antoine Robitaille est «correspondant à la tribune parlementaire à Québec pour le quotidien Le Devoir. Il est également membre du conseil de rédaction de la revue Argument» et il est aussi à l’origine des «Devoirs de philo».

**Le titre «Le Nouvel Homme nouveau» fait référence à l’ancienne utopie de l’Homme nouveau.

Ce soir à l’émission Bazzo.tv, le très prolifique dramaturge, metteur en scène, comédien, traducteur, scénariste, professeur, poète et pamphlétaire René-Daniel Dubois faisait son «Édito» sur un ouvrage qui semble l’avoir stimulé, c’est le moins que l’on puisse dire !  L’ouvrage en question ? Une histoire de tout, ou presque… Ouf !  On peut visionner le segment vidéo de son «Édito» à partir de là. *.

«Ce serait une manière bien romantique d’aimer la raison
que d’asseoir son règne sur le désaveu de nos connaissances.»
– Maurice Merleau-Ponty, Le primat de la perception et
ses conséquences philosophiques
, p. 67

Avec l’ouvrage de Cyrille Barrette, il s’agit de s’interroger ensemble sur la vérité de la science en tant que science (alors que l’ouvrage d’Yves Gingras nous sert davantage à interroger l’inscription socioculturelle de la science).  Comme on l’a constaté, un tel exercice soulève certaines considérations relevant de la philosophie (et non d’une simple question de «précision» de la description à faire) : c’est le cas avec la question de l’unité ou non de la Science et c’est aussi le cas lorsqu’il s’agit de savoir si on peut caractériser ce qui constituerait «la méthode» typique de la science.

En faisant l’examen du fil conducteur adopté par Cyrille Barrette dans son livre, nos questionnements émergents en ayant pour arrière-plan l’option philosophique qu’il adopte : une vision de continuité entre les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales.  On l’a vu, ce n’est pas la seule option possible.  Et, comme toutes options philosophiques, il y a des justifications recevables de part et d’autre.

Ce fil conducteur n’est pas sans intérêt, notamment parce qu’il éclaire l’un des champs typiques de la science contemporaine : la biologie en tant que regard de la science sur l’humain (et, s’agissant d’aider à faire comprendre «la science», Cyrille Barrette ne cède pas au réductionnisme).  Mais bien évidemment, tout ce que l’on retrouve dans les autres options n’est pas sans intérêt non plus, bien au contraire.  Aussi, si vous voulez explorer des considérations au sein d’une autre option où l’on conçoit une discontinuité entre les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales, voici les références du livre de Joseph Melançon (qui a été titulaire de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord) que je vous ai mentionné lors du dernier séminaire :

–> Joseph Melançon, Les sciences de la culture.  Essai, Éditions Nota bene, 2002.

Je souligne cependant qu’il s’agit d’un essai et qu’il ne peut pas refléter la totalité des variantes que l’on peut retrouver dans la vision de discontinuité entre les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales.  Par exemple, Joseph Melançon croit qu’il est possible, malgré la discontinuité, d’y voir là une science, alors que d’autres pourront dire que, puisqu’il a recours notamment à l’herméneutique (une branche de la philosophie), il faudrait cesser d’accoler le nom de «science» à ces champs d’investigation…  Cela dit, cet essai (qui, comme tout ce qui prend le risque de s’essayer, ne peut pas faire l’unanimité) présente au moins deux intérêts : premièrement, il reprend tout en les expliquant, plusieurs des réflexions qui ont eu cours au 20e siècle dans les tentatives d’observation/compréhension de la culture (la «problématologie» de Meyer, l’idée de culture comme mémoire, la sémiotique, la notion d’habitus, l’herméneutique, des considérations sur l’axiologie, etc.) ; et deuxièmement, parce que tout cela est fait dans un langage clair, qui ne présuppose pas vraiment une connaissance préalable du domaine pour en retirer un certain plaisir de lecture (ce qui compte, tout de même…).

À propos de «L’affaire Sokal», pour les personnes qui voudraient lire l’article original qu’Alan Sokal a publié en 1996 dans la revue Social Text (publié par la Duke University), ainsi que quelques-uns des débats qui en ont découlé, on peut consulter avec intérêt le site d’Alan Sokal – où l’on retrouve notamment l’article original du canular publié dans Social Text (no 46-47, printemps-été 1996), ainsi que l’article original qui lève le voile sur ce canular, publié dans Lingua Franca (mai-juin 1996).

En ce qui concerne l’affaire des frères Bogdanov, présentée par Yves Gingras dans Parlons science. Les transformations de l’esprit scientifique, vous remarquerez les liens que l’on peut faire avec ce que l’on a déjà discuté à propos des principales positions à l’égard des sciences… Et ce, notamment au travers de ce qui sous-tend l’affirmation de Roman Jackiw (professeur au Center for Theoretical Physics du MIT, membre du jury de la thèse de physique théorique d’Igor Bogdanov) rapportée dans le New York Times du 9 novembre 2002, ramenant apparemment l’évaluation du sujet à une question de goût…

Pour faire suite à ce que l’on a discuté ce matin…

Dans le second chapitre de Mystère sans magie, face aux partisans d’une séparation entre les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales (les «sciences dures» vs. les «sciences molles»), Cyrille Barrette affirme qu’en ce qui concerne la nature fondamentale de la science, «il n’y a qu’une seule sorte de science, qu’elle soit appliquée à l’humain ou au reste de l’univers.  [Et que, d’ailleurs] Pour le biologiste, cette distinction [entre sciences de la nature et sciences humaines] a le défaut supplémentaire de suggérer qu’il y a d’un côté la nature, et de l’autre l’humain.  Insidieusement, distinguer la science humaine de celle de la nature localise l’humain en dehors de la nature.» (Mystère sans magie, p. 57).  Cela dit, pour mieux situer son propos, il peut être utile de garder à l’esprit que l’on peut relever au moins trois grands types de positions sur les rapports entre les divers domaines des sciences.

(1) Une vision de continuité entre les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales.  Cette vision correspond à celle que Cyrille Barrette expose au cours du second chapitre.  Comme il l’indique en faisant un certain nombre de nuances, dans cette perspective il n’y a pas lieu de dire qu’il y aurait d’un côté les «sciences dures» (qui, en sous-entendu, seraient les «vraies» sciences) et de l’autre les «sciences molles» (comme la psychologie, la sociologie, l’histoire, l’anthropologie, etc.), qui ne seraient qu’une mascarade.  Non.  Pour lui, il n’y a pas une science de première catégorie et une autre de seconde… Il n’y a qu’une nature commune à toutes les sciences, qui se caractérise par un idéal d’objectivité.  En suivant son raisonnement, ce n’est pas la nature de la science qui diverge, mais plutôt ses objets d’étude.  C’est simplement qu’il y a des objets d’étude plus «durs» (comme le roc!) sur lesquels il est plus facile de s’appuyer (comme en foresterie, en physique, en biologie, etc.) pour établir des connaissances plus stables ; et il y a des objets d’études plus «mous» sur lesquels il est plus difficile de s’appuyer pour les saisir, délimiter, mesurer et analyser avec précision (comme en psychologie, en anthropologie, en histoire, en sociologie, etc.).  C’est dans cette perspective que, lorsqu’il abordera la question du réductionnisme et des limites du réductionnisme, Cyrille Barrette va dire que la

«distinction entre sciences dures et sciences molles est donc riche de sens à la condition qu’on n’y voie pas la désignation de plusieurs sortes de sciences de valeur inégale.  La sociologie est une science molle par rapport à la biologie dans une large mesure parce que c’est plus difficile d’être réductionniste en sociologie qu’en biologie.  De même l’écologie est une science plus molle que la biologie moléculaire.  La meilleure recette pour durcir la sociologie ou l’écologie n’est sûrement pas le réductionnisme à outrance.  Un peu de réductionnisme ne ferait pas de tort : définir clairement les objets mesurés et inventer des méthodes objectives pour les mesurer serait un excellent départ, comme l’évolution de l’étude du comportement animal des années 1940 aux années 1980 l’a démontré.  Mais un excès de réductionnisme ne peut en aucun cas convenir à l’étude de systèmes complexes dont les propriétés caractéristiques et intéressantes sont émergentes.» (Mystère sans magie, p. 69)

En cela, il ne veut pas suggérer que les sciences humaines et sociales doivent aller à l’extrême dans un réductionnisme, puisque ça nuirait à la compréhension de ce qu’il appelle les «propriétés émergentes», qui sont justement capitales pour les sciences humaines et sociales.  Mais seulement, il affirme qu’il y a une unité fondamentale de la science en tant que science et qu’en cela, même si à l’heure actuelle certains domaines de recherche peuvent être plus avancés que d’autres, ils conservent tous une visée et une nature similaires – l’objectivité face aux réalités à dévoiler.

(2) Une vision de discontinuité entre les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales.  Cette vision s’appuie sur une distinction fondamentale qui est faite entre «expliquer» et «comprendre».  Selon cette distinction, on peut expliquer par des causes s’en tenant strictement aux jugements de fait, les objets d’étude qui relèvent des sciences de la nature.  Mais, toujours selon cette distinction, en ce qui concerne les sciences humaines et sociales (ou les sciences de l’esprit, les sciences de la conscience et les sciences du comportement), il ne serait plus possible de seulement expliquer (par un enchaînement de causes), il faudrait plutôt comprendre à l’aide de «raisons» les comportements humains, ce qui nous placerait non plus sur le seul plan des jugements de fait, mais aussi sur le plan des jugements de valeur et d’interprétation.  À la source de cette distinction entre «expliquer» et «comprendre», il y a eu un ensemble de questionnements, notamment depuis le 19e siècle en Allemagne, où l’on s’est interrogé sur la valeur scientifique à laquelle pouvaient aspirer l’histoire (d’abord, avec Wilhelm Dilthey) et la sociologie (d’abord, avec Max Weber).  C’est aussi dans ce contexte qu’a émergé ce qu’on appelle «l’herméneutique» en tant qu’art d’interpréter en sciences humaines et sociales (alors que l’herméneutique était autrefois l’art de comprendre les textes religieux).  Cependant, pour les détracteurs de cette position, la question qui est soulevée est de savoir si les sciences humaines et sociales sont encore des sciences, dès lors qu’on met en jeu et en lumière la pluralité dans leur démarche de compréhension…

Pour faire des liens : dans le cours La Civilisation en question avec Francis, vous allez avoir un exemple de la difficulté propre au fait que l’on doive comprendre «avec des raisons» (plus que simplement expliquer «avec des causes»), en examinant différentes interprétations qui ont divisé les historiens dans les années 1990 au sujet d’Hitler (selon que l’on se place à l’intérieur d’une vision «intentionnaliste» ou «fonctionnaliste» de l’interprétation de l’histoire, par exemple).

[Note : entre les deux premières positions, il y a une divergence certes non négligeable, mais même si «on n’est pas du même bord, on cherche le même port» (pour paraphraser une chanson de Jacques Brel) : mieux connaître la nature de la science, ainsi que la manière et les possibilités d’atteindre la vérité dans les sciences humaines et sociales (sans qu’il n’y ait ni trop de jeu, ni trop de réductionnisme).  La troisième catégorie, elle, est dans une dynamique différente…]

(3) Une vision sociopolitique, que certains qualifient de «relativisme postmoderne» ou de «subjectivisme politiquement motivé», où, considérant le fait qu’une pluralité d’interprétations puisse être possible dans les sciences humaines et sociales, on en «conclue» qu’en définitive le «savoir» se ramène à un «pouvoir» sociopolitique…  Le «pouvoir» de faire passer «son» interprétation, selon son option morale ou sociopolitique.  C’est une position que l’on retrouve par exemple aux États-Unis dans certains départements de Cultural Studies. C’est aussi une position qui a notamment été reflétée dans un pamphlet publié en 1989 par l’American Council of Learned Societies.  Dans un texte paru dans Daedalus à l’automne 1993 (et disponible sur Internet) John R. Searle (prof. de philosophie à l’Université de Californie à Berkeley, qui se situe dans la première position, comme Barrette) a tenté de répondre à ce pamphlet.  Voici un extrait où il présente cette position :

«[…] Cet idéal [d’une connaissance objective] est précisément ce qui est attaqué à l’heure actuelle. Dans un pamphlet publié par l’American Council of Learned Societies et rédigé par six des plus importants départements en sciences humaines dans le but de défendre ces disciplines contre l’accusation selon laquelle elles auraient abandonné leur mission éducative, on peut lire :  » Comme les philosophies et les théories modernes les plus influentes l’ont démontré, on ne doit pas croire aux prétentions au désintéressement, à l’objectivité et à l’universalité qui tendent à refléter des conditions historiques locales « . Ils poursuivent en expliquant que les prétentions à l’objectivité constituent habituellement des formes déguisées de la recherche du pouvoir [Cf The American Council of Learned Societies, Speaking for the Humanities, ACLS Occasional Paper, No 7, 1989, 18].   […]  Dans la période récente, le rejet de la tradition rationaliste occidentale était accompagné de propositions politiquement motivées afin de modifier les programmes ; il s’agit là simplement d’un fait. Quel est donc le rapport ? Je pense que les relations sont très complexes, et je ne connais pas de réponse simple à cette question. Mais à la base de cette complexité, je crois qu’il y a la simple structure suivante : ceux qui veulent utiliser l’Université et tout spécialement les départements de sciences humaines pour une transformation politique progressiste perçoivent correctement que la tradition rationaliste occidentale est un obstacle sur leur chemin. Malgré leur variété, la plupart des contestataires de la conception traditionnelle de l’enseignement remarquent avec justesse que s’ils sont obligés de mener une vie universitaire en accord avec un ensemble de règles déterminées par les contraintes de la vérité, de l’objectivité, de la clarté, de la rationalité, de la logique et de l’existence brute du monde réel, leur tâche est rendue plus difficile, peut-être même impossible. Si, par exemple, vous pensez que le but de l’enseignement de l’histoire est d’aboutir à une transformation sociale et politique actuelle, alors les canons traditionnels de l’enseignement de cette discipline – c’est-à-dire les canons de l’objectivité et de l’évidence, l’attention scrupuleuse aux faits, et, par-dessous tout, la vérité – peuvent quelquefois sembler une contrainte non nécessaire et oppressive qui se dresse sur la voie de la réalisation d’objectifs sociaux plus importants.
[…]

Il existe actuellement dans certaines universités des départements qui sont idéologiquement dominés par des conceptions antiréalistes et antirationalistes, et ces conceptions commencent à affecter à la fois le contenu et le style de l’enseignement supérieur. Dans les cas où l’objectif est d’utiliser l’enseignement supérieur comme un dispositif destiné aux transformations politiques, la justification habituellement donnée est que l’enseignement supérieur a toujours été, d’une façon ou d’une autre, politique ; et puisque le but de l’Université qui consiste à transmettre à ses étudiants un ensemble de vérités objectives sur une réalité indépendante est un leurre cachant des motivations politiques, nous devrions convertir l’enseignement supérieur en une machine à accomplir des objectifs sociaux et politiques bénéfiques plutôt que des desseins discutables.
[…]

De façon manifeste dans les sciences humaines, il est largement admis à l’heure actuelle que la race, le genre, la classe et l’origine ethnique de l’étudiant définissent son identité.  Selon ce point de vue, ce n’est plus l’un des objectifs de l’enseignement, comme cela l’était auparavant, de permettre à l’étudiant de développer une identité en tant que membre d’une communauté intellectuelle et humaine plus large ou même universelle. Le nouvel objectif est plutôt de renforcer sa fierté et son identification propre avec un sous-groupe particulier. Pour cette raison, la représentativité de la structure du programme, les lectures imposées et la composition du département deviennent cruciaux. Si l’on abandonne l’engagement envers la vérité et la qualité intellectuelle, qui constitue le cœur même de la tradition rationaliste occidentale, il paraît alors arbitraire et élitiste de penser que certains livres sont supérieurs à d’autres sur le plan intellectuel, que certaines théories sont tout simplement vraies et d’autres fausses, et que certaines cultures ont engendré des produits culturels plus importants que d’autres. Il semble au contraire qu’il soit alors naturel et inévitable de penser que toutes les cultures sont constituées de manière intellectuellement égales. Certaines de ces caractéristiques se reflètent dans les études textuelles par un changement de vocabulaire. On n’entend plus guère les expressions « les classiques », « les grandes œuvres de la littérature », ou même « les œuvres » ; en ce moment, on parle plutôt couramment de « textes » et ceci implique sur le plan hiérarchique qu’un texte quelconque est simplement un texte comme tous les autres.
[…]

Le lien entre l’attaque contre la rationalité et le réalisme d’une part et la réforme des programmes d’autre part n’est pas toujours évident, mais on peut le découvrir si on l’examine d’assez près. De nombreuses propositions multiculturalistes en faveur d’une réforme universitaire, par exemple, impliquent une redéfinition subtile de l’idée même de « sujet universitaire », depuis son sens de domaine à étudier à celui de cause à faire avancer. Ainsi, lorsque les départements de Women’s Studies ont été créés il y a quelques années, beaucoup pensaient que ces nouveaux départements s’occupaient de recherches (« objectives » et « scientifiques ») dans un domaine spécifique, à savoir la condition de femmes dans l’histoire et à l’heure actuelle, de la même façon qu’ils pensaient que les nouveaux départements de Biologie Moléculaire effectuaient des recherches dans un domaine particulier, les bases moléculaires des phénomènes biologiques. Mais dans le cas des Women’s Studies ainsi que dans de nombreuses autres disciplines nouvelles, ce n’est pas toujours ce qui s’est produit. Les nouveaux départements conçoivent souvent leurs propres objectifs, tout au moins en partie, comme l’avancement de certaines causes morales ou politiques telles que le féminisme. Et ce glissement, depuis la conception territoriale d’un département universitaire à une conception d’allure morale, possède des conséquences profondes. Ainsi, traditionnellement, l’engagement  envers l’objectivité et la vérité était supposé rendre un étudiant capable d’enseigner dans un domaine, quelles que soient ses attitudes morales envers ce domaine. Vous n’aviez pas besoin, par exemple, d’être platonicien pour effectuer un bon travail d’enseignement sur Platon, ou marxiste pour faire un bon cours sur Marx. Mais une fois que les croyances en l’objectivité et la vérité sont abandonnées et que la transformation politique est acceptée en tant qu’objectif, il semble alors que la personne adéquate pour enseigner les Women’s Studies doive être une féministe politiquement active. Or, selon la conception traditionnelle, il n’y a pas de raison qu’un universitaire de sexe masculin, et même un homme qui ne soit pas sympathisant des doctrines féministes contemporaines, ne puisse enseigner les Women’s Studies ; mais dans la plupart des départements de Women’s Studies aux États-Unis, ce serait à l’heure actuelle hors de question. J’espère qu’il paraît évident que l’on pourrait faire des remarques analogues à propos des Chicanos Studies, des Gay and Lesbian Studies, des African American Studies, et d’autres composantes des programmes universitaires récents.
[…]

Ces attaques contre la tradition rationaliste occidentale possèdent plusieurs aspects étranges. Tout d’abord, le mouvement en question est dans sa grande majorité confiné aux diverses disciplines des sciences humaines, et cela inclut aussi bien certains départements de sciences sociales que certaines écoles ou sections de droit. La composante antirationaliste de la scène contemporaine a eu très peu d’influence sur la philosophie, les sciences naturelles, l’économie, les sciences de l’ingénieur ou les mathématiques. Bien que certains de ses héros soient des philosophes, elle a eu, en réalité, très peu d’influence dans les départements de philosophie américaine. […]»

–> L’article en entier de John R. Searle, Rationalité et réalisme : qu’est-ce qui est en jeu ?, Daedalus, automne 1993.

Note : On peut aussi situer quelques jalons de cette position en visionnant le vidéo qui suit sur Herbert Marcuse (auteur notamment de Eros et civilisation et de One-Dimensional Man) et le mouvement de la «New Left» aux État-Unis (note : ce documentaire contient notamment des témoignages d’Angela Davis).  Ce qui devient problématique dans cette position (sur le plan de la compréhension de la vérité en science), ce n’est pas les positions morales qu’on peut y retrouver en elles-mêmes, mais l’amalgame qui est fait entre les idéaux sociopolitiques à promouvoir et la «recherche» en «sciences» humaines et sociales, pour laquelle la recherche d’objectivité ou d’impartialité devient en quelque sorte suspecte, pour qui se place dans cette perspective…

Nous reviendrons au cours de la session sur le rôle et le fonctionnement des publications scientifiques, mais en attendant, je vous invite à prendre connaissance d’une polémique qui a cours sur l’usage de prête-noms en science. Voici un extrait d’un article publié à ce sujet, dans Le Devoir du 26 août dernier :

«[…] Cette fois, celle [la poursuite] intentée contre Wyeth par 8 400 femmes, qui accusent la compagnie d’avoir passé sous silence les risques associés à l’hormonothérapie de remplacement — prescrite pour contrer les effets secondaires de la ménopause –, souligne l’ampleur de cette pratique [le ghostwriting ou l’usage de prête-noms], qui mine grandement la crédibilité des publications scientifiques et qui, de ce fait, risque de mettre en péril la santé des patients.

Pour vanter les bienfaits de leurs médicaments, les compagnies pharmaceutiques enfreignent allègrement les règles éthiques encadrant la publication scientifique, relate dans un article Sergio Sismondo, professeur de philosophie à l’Université Queen’s à Kingston en Ontario. Elles analysent elles-mêmes les résultats d’essais cliniques obtenus par des firmes de recherche qu’elles ont mandatées et payées. Elles font ensuite appel à des auteurs fantômes, espèces de «nègres» qui rédigent les manuscrits d’articles. Puis, elles demandent à des chercheurs universitaires reconnus de revoir ces manuscrits et d’en signer la version définitive afin d’accroître leurs chances de voir leurs articles acceptés pour publication dans des revues scientifiques prestigieuses.

The Gazette révélait plus tôt cette semaine qu’une chercheuse du département de psychologie de l’Université McGill, Barbara Sherwin, s’était prêtée à cette pratique en signant un article qui, en vérité, avait été rédigé par un auteur pigiste de DesignWrite, une entreprise de rédacteurs professionnels du New Jersey recrutée par la compagnie pharmaceutique Wyeth pour produire des articles scientifiques présentant ses médicaments sous un jour favorable.

[…]

Les avocats oeuvrant dans cette cause ont appris à ce jour que DesignWrite a contribué à la rédaction de 26 articles publiés dans 18 revues médicales réputées, telles que The American Journal of Obstetrics and Gynecology et The International Journal of Cardiology. […]»

→ Lire l’article entier de Pauline Gravel, dans Le Devoir du 26 août 2009.

Ajout : voir aussi l’article de Marc-André Gagnon (Chercheur postdoctoral pour le Centre des politiques en propriété intellectuelle de l’Université McGill), dans Le Devoir du 4 septembre 2009.
Mise à jour 11 septembre 2009 : voir aussi cet article du 11 septembre 2009 dans Inside Higher Ed.