Pour faire suite à ce que l’on a discuté ce matin…
Dans le second chapitre de Mystère sans magie, face aux partisans d’une séparation entre les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales (les «sciences dures» vs. les «sciences molles»), Cyrille Barrette affirme qu’en ce qui concerne la nature fondamentale de la science, «il n’y a qu’une seule sorte de science, qu’elle soit appliquée à l’humain ou au reste de l’univers. [Et que, d’ailleurs] Pour le biologiste, cette distinction [entre sciences de la nature et sciences humaines] a le défaut supplémentaire de suggérer qu’il y a d’un côté la nature, et de l’autre l’humain. Insidieusement, distinguer la science humaine de celle de la nature localise l’humain en dehors de la nature.» (Mystère sans magie, p. 57). Cela dit, pour mieux situer son propos, il peut être utile de garder à l’esprit que l’on peut relever au moins trois grands types de positions sur les rapports entre les divers domaines des sciences.
(1) Une vision de continuité entre les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales. Cette vision correspond à celle que Cyrille Barrette expose au cours du second chapitre. Comme il l’indique en faisant un certain nombre de nuances, dans cette perspective il n’y a pas lieu de dire qu’il y aurait d’un côté les «sciences dures» (qui, en sous-entendu, seraient les «vraies» sciences) et de l’autre les «sciences molles» (comme la psychologie, la sociologie, l’histoire, l’anthropologie, etc.), qui ne seraient qu’une mascarade. Non. Pour lui, il n’y a pas une science de première catégorie et une autre de seconde… Il n’y a qu’une nature commune à toutes les sciences, qui se caractérise par un idéal d’objectivité. En suivant son raisonnement, ce n’est pas la nature de la science qui diverge, mais plutôt ses objets d’étude. C’est simplement qu’il y a des objets d’étude plus «durs» (comme le roc!) sur lesquels il est plus facile de s’appuyer (comme en foresterie, en physique, en biologie, etc.) pour établir des connaissances plus stables ; et il y a des objets d’études plus «mous» sur lesquels il est plus difficile de s’appuyer pour les saisir, délimiter, mesurer et analyser avec précision (comme en psychologie, en anthropologie, en histoire, en sociologie, etc.). C’est dans cette perspective que, lorsqu’il abordera la question du réductionnisme et des limites du réductionnisme, Cyrille Barrette va dire que la
«distinction entre sciences dures et sciences molles est donc riche de sens à la condition qu’on n’y voie pas la désignation de plusieurs sortes de sciences de valeur inégale. La sociologie est une science molle par rapport à la biologie dans une large mesure parce que c’est plus difficile d’être réductionniste en sociologie qu’en biologie. De même l’écologie est une science plus molle que la biologie moléculaire. La meilleure recette pour durcir la sociologie ou l’écologie n’est sûrement pas le réductionnisme à outrance. Un peu de réductionnisme ne ferait pas de tort : définir clairement les objets mesurés et inventer des méthodes objectives pour les mesurer serait un excellent départ, comme l’évolution de l’étude du comportement animal des années 1940 aux années 1980 l’a démontré. Mais un excès de réductionnisme ne peut en aucun cas convenir à l’étude de systèmes complexes dont les propriétés caractéristiques et intéressantes sont émergentes.» (Mystère sans magie, p. 69)
En cela, il ne veut pas suggérer que les sciences humaines et sociales doivent aller à l’extrême dans un réductionnisme, puisque ça nuirait à la compréhension de ce qu’il appelle les «propriétés émergentes», qui sont justement capitales pour les sciences humaines et sociales. Mais seulement, il affirme qu’il y a une unité fondamentale de la science en tant que science et qu’en cela, même si à l’heure actuelle certains domaines de recherche peuvent être plus avancés que d’autres, ils conservent tous une visée et une nature similaires – l’objectivité face aux réalités à dévoiler.
(2) Une vision de discontinuité entre les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales. Cette vision s’appuie sur une distinction fondamentale qui est faite entre «expliquer» et «comprendre». Selon cette distinction, on peut expliquer par des causes s’en tenant strictement aux jugements de fait, les objets d’étude qui relèvent des sciences de la nature. Mais, toujours selon cette distinction, en ce qui concerne les sciences humaines et sociales (ou les sciences de l’esprit, les sciences de la conscience et les sciences du comportement), il ne serait plus possible de seulement expliquer (par un enchaînement de causes), il faudrait plutôt comprendre à l’aide de «raisons» les comportements humains, ce qui nous placerait non plus sur le seul plan des jugements de fait, mais aussi sur le plan des jugements de valeur et d’interprétation. À la source de cette distinction entre «expliquer» et «comprendre», il y a eu un ensemble de questionnements, notamment depuis le 19e siècle en Allemagne, où l’on s’est interrogé sur la valeur scientifique à laquelle pouvaient aspirer l’histoire (d’abord, avec Wilhelm Dilthey) et la sociologie (d’abord, avec Max Weber). C’est aussi dans ce contexte qu’a émergé ce qu’on appelle «l’herméneutique» en tant qu’art d’interpréter en sciences humaines et sociales (alors que l’herméneutique était autrefois l’art de comprendre les textes religieux). Cependant, pour les détracteurs de cette position, la question qui est soulevée est de savoir si les sciences humaines et sociales sont encore des sciences, dès lors qu’on met en jeu et en lumière la pluralité dans leur démarche de compréhension…
Pour faire des liens : dans le cours La Civilisation en question avec Francis, vous allez avoir un exemple de la difficulté propre au fait que l’on doive comprendre «avec des raisons» (plus que simplement expliquer «avec des causes»), en examinant différentes interprétations qui ont divisé les historiens dans les années 1990 au sujet d’Hitler (selon que l’on se place à l’intérieur d’une vision «intentionnaliste» ou «fonctionnaliste» de l’interprétation de l’histoire, par exemple).
[Note : entre les deux premières positions, il y a une divergence certes non négligeable, mais même si «on n’est pas du même bord, on cherche le même port» (pour paraphraser une chanson de Jacques Brel) : mieux connaître la nature de la science, ainsi que la manière et les possibilités d’atteindre la vérité dans les sciences humaines et sociales (sans qu’il n’y ait ni trop de jeu, ni trop de réductionnisme). La troisième catégorie, elle, est dans une dynamique différente…]
(3) Une vision sociopolitique, que certains qualifient de «relativisme postmoderne» ou de «subjectivisme politiquement motivé», où, considérant le fait qu’une pluralité d’interprétations puisse être possible dans les sciences humaines et sociales, on en «conclue» qu’en définitive le «savoir» se ramène à un «pouvoir» sociopolitique… Le «pouvoir» de faire passer «son» interprétation, selon son option morale ou sociopolitique. C’est une position que l’on retrouve par exemple aux États-Unis dans certains départements de Cultural Studies. C’est aussi une position qui a notamment été reflétée dans un pamphlet publié en 1989 par l’American Council of Learned Societies. Dans un texte paru dans Daedalus à l’automne 1993 (et disponible sur Internet) John R. Searle (prof. de philosophie à l’Université de Californie à Berkeley, qui se situe dans la première position, comme Barrette) a tenté de répondre à ce pamphlet. Voici un extrait où il présente cette position :
«[...] Cet idéal [d’une connaissance objective] est précisément ce qui est attaqué à l’heure actuelle. Dans un pamphlet publié par l’American Council of Learned Societies et rédigé par six des plus importants départements en sciences humaines dans le but de défendre ces disciplines contre l’accusation selon laquelle elles auraient abandonné leur mission éducative, on peut lire : ” Comme les philosophies et les théories modernes les plus influentes l’ont démontré, on ne doit pas croire aux prétentions au désintéressement, à l’objectivité et à l’universalité qui tendent à refléter des conditions historiques locales “. Ils poursuivent en expliquant que les prétentions à l’objectivité constituent habituellement des formes déguisées de la recherche du pouvoir [Cf The American Council of Learned Societies, Speaking for the Humanities, ACLS Occasional Paper, No 7, 1989, 18]. […] Dans la période récente, le rejet de la tradition rationaliste occidentale était accompagné de propositions politiquement motivées afin de modifier les programmes ; il s’agit là simplement d’un fait. Quel est donc le rapport ? Je pense que les relations sont très complexes, et je ne connais pas de réponse simple à cette question. Mais à la base de cette complexité, je crois qu’il y a la simple structure suivante : ceux qui veulent utiliser l’Université et tout spécialement les départements de sciences humaines pour une transformation politique progressiste perçoivent correctement que la tradition rationaliste occidentale est un obstacle sur leur chemin. Malgré leur variété, la plupart des contestataires de la conception traditionnelle de l’enseignement remarquent avec justesse que s’ils sont obligés de mener une vie universitaire en accord avec un ensemble de règles déterminées par les contraintes de la vérité, de l’objectivité, de la clarté, de la rationalité, de la logique et de l’existence brute du monde réel, leur tâche est rendue plus difficile, peut-être même impossible. Si, par exemple, vous pensez que le but de l’enseignement de l’histoire est d’aboutir à une transformation sociale et politique actuelle, alors les canons traditionnels de l’enseignement de cette discipline – c’est-à-dire les canons de l’objectivité et de l’évidence, l’attention scrupuleuse aux faits, et, par-dessous tout, la vérité – peuvent quelquefois sembler une contrainte non nécessaire et oppressive qui se dresse sur la voie de la réalisation d’objectifs sociaux plus importants.
[…]Il existe actuellement dans certaines universités des départements qui sont idéologiquement dominés par des conceptions antiréalistes et antirationalistes, et ces conceptions commencent à affecter à la fois le contenu et le style de l’enseignement supérieur. Dans les cas où l’objectif est d’utiliser l’enseignement supérieur comme un dispositif destiné aux transformations politiques, la justification habituellement donnée est que l’enseignement supérieur a toujours été, d’une façon ou d’une autre, politique ; et puisque le but de l’Université qui consiste à transmettre à ses étudiants un ensemble de vérités objectives sur une réalité indépendante est un leurre cachant des motivations politiques, nous devrions convertir l’enseignement supérieur en une machine à accomplir des objectifs sociaux et politiques bénéfiques plutôt que des desseins discutables.
[…]De façon manifeste dans les sciences humaines, il est largement admis à l’heure actuelle que la race, le genre, la classe et l’origine ethnique de l’étudiant définissent son identité. Selon ce point de vue, ce n’est plus l’un des objectifs de l’enseignement, comme cela l’était auparavant, de permettre à l’étudiant de développer une identité en tant que membre d’une communauté intellectuelle et humaine plus large ou même universelle. Le nouvel objectif est plutôt de renforcer sa fierté et son identification propre avec un sous-groupe particulier. Pour cette raison, la représentativité de la structure du programme, les lectures imposées et la composition du département deviennent cruciaux. Si l’on abandonne l’engagement envers la vérité et la qualité intellectuelle, qui constitue le cœur même de la tradition rationaliste occidentale, il paraît alors arbitraire et élitiste de penser que certains livres sont supérieurs à d’autres sur le plan intellectuel, que certaines théories sont tout simplement vraies et d’autres fausses, et que certaines cultures ont engendré des produits culturels plus importants que d’autres. Il semble au contraire qu’il soit alors naturel et inévitable de penser que toutes les cultures sont constituées de manière intellectuellement égales. Certaines de ces caractéristiques se reflètent dans les études textuelles par un changement de vocabulaire. On n’entend plus guère les expressions “les classiques”, “les grandes œuvres de la littérature”, ou même “les œuvres” ; en ce moment, on parle plutôt couramment de “textes” et ceci implique sur le plan hiérarchique qu’un texte quelconque est simplement un texte comme tous les autres.
[…]Le lien entre l’attaque contre la rationalité et le réalisme d’une part et la réforme des programmes d’autre part n’est pas toujours évident, mais on peut le découvrir si on l’examine d’assez près. De nombreuses propositions multiculturalistes en faveur d’une réforme universitaire, par exemple, impliquent une redéfinition subtile de l’idée même de “sujet universitaire”, depuis son sens de domaine à étudier à celui de cause à faire avancer. Ainsi, lorsque les départements de Women’s Studies ont été créés il y a quelques années, beaucoup pensaient que ces nouveaux départements s’occupaient de recherches (“objectives” et “scientifiques”) dans un domaine spécifique, à savoir la condition de femmes dans l’histoire et à l’heure actuelle, de la même façon qu’ils pensaient que les nouveaux départements de Biologie Moléculaire effectuaient des recherches dans un domaine particulier, les bases moléculaires des phénomènes biologiques. Mais dans le cas des Women’s Studies ainsi que dans de nombreuses autres disciplines nouvelles, ce n’est pas toujours ce qui s’est produit. Les nouveaux départements conçoivent souvent leurs propres objectifs, tout au moins en partie, comme l’avancement de certaines causes morales ou politiques telles que le féminisme. Et ce glissement, depuis la conception territoriale d’un département universitaire à une conception d’allure morale, possède des conséquences profondes. Ainsi, traditionnellement, l’engagement envers l’objectivité et la vérité était supposé rendre un étudiant capable d’enseigner dans un domaine, quelles que soient ses attitudes morales envers ce domaine. Vous n’aviez pas besoin, par exemple, d’être platonicien pour effectuer un bon travail d’enseignement sur Platon, ou marxiste pour faire un bon cours sur Marx. Mais une fois que les croyances en l’objectivité et la vérité sont abandonnées et que la transformation politique est acceptée en tant qu’objectif, il semble alors que la personne adéquate pour enseigner les Women’s Studies doive être une féministe politiquement active. Or, selon la conception traditionnelle, il n’y a pas de raison qu’un universitaire de sexe masculin, et même un homme qui ne soit pas sympathisant des doctrines féministes contemporaines, ne puisse enseigner les Women’s Studies ; mais dans la plupart des départements de Women’s Studies aux États-Unis, ce serait à l’heure actuelle hors de question. J’espère qu’il paraît évident que l’on pourrait faire des remarques analogues à propos des Chicanos Studies, des Gay and Lesbian Studies, des African American Studies, et d’autres composantes des programmes universitaires récents.
[…]Ces attaques contre la tradition rationaliste occidentale possèdent plusieurs aspects étranges. Tout d’abord, le mouvement en question est dans sa grande majorité confiné aux diverses disciplines des sciences humaines, et cela inclut aussi bien certains départements de sciences sociales que certaines écoles ou sections de droit. La composante antirationaliste de la scène contemporaine a eu très peu d’influence sur la philosophie, les sciences naturelles, l’économie, les sciences de l’ingénieur ou les mathématiques. Bien que certains de ses héros soient des philosophes, elle a eu, en réalité, très peu d’influence dans les départements de philosophie américaine. […]»
–> L’article en entier de John R. Searle, Rationalité et réalisme : qu’est-ce qui est en jeu ?, Daedalus, automne 1993.
Note : On peut aussi situer quelques jalons de cette position en visionnant le vidéo qui suit sur Herbert Marcuse (auteur notamment de Eros et civilisation et de One-Dimensional Man) et le mouvement de la «New Left» aux État-Unis (note : ce documentaire contient notamment des témoignages d’Angela Davis). Ce qui devient problématique dans cette position (sur le plan de la compréhension de la vérité en science), ce n’est pas les positions morales qu’on peut y retrouver en elles-mêmes, mais l’amalgame qui est fait entre les idéaux sociopolitiques à promouvoir et la «recherche» en «sciences» humaines et sociales, pour laquelle la recherche d’objectivité ou d’impartialité devient en quelque sorte suspecte, pour qui se place dans cette perspective…
Intéressant – et peut-être lancinant… – débat, qui laisse entrevoir davantage, me semble-t-il, les motivations plus ou moins explicites des intervenants qu’une claire analyse des faits.
Dans un cas comme celui-ci, tenter de circonscrire avec un minimum de précision la «nature» de l’objet étudié est tout aussi illusoire et présomptueux que de tenter d’exporter dans un domaine quelconque une «méthode» qui aurait fait ses preuves dans un autre. Dans les deux cas on semble faire l’impasse sur la nature des «résultats» obtenus dans un champ puis dans l’autre.
Ces résultats sont pourtant assez évidents. Les «sciences» expliquent et permettent de prévoir. Lesdites «sciences humaines» interprètent et rendent possibles des choix comportementaux mieux éclairés.
La différence entre ces deux genres de «résultats» tient essentiellement au caractère répétable des phénomènes naturels, caractère impossible à repérer du côté des comportements humains. Les sciences «dures» ne le sont qu’à cause de la pérennité de certaines habitudes naturelles. Lesdites «sciences humaines» n’en sont pas, qui ne peuvent observer de telles répétitions.
Ce n’est pas dans la nature des objets d’étude que se trace la ligne de démarcation, mais, plus prosaïquement, dans le seul pouvoir de prévision et de prédiction. Les sciences «dures» prévoient; lesdites «sciences humaines» racontent.
Deux conceptions – généralement implicites, voire inconscientes – hantent perpétuellement ce débat et empêchent qu’on y voit clair. Premièrement, l’idée, l’espoir ou l’illusion (au gré du savant…) que le cosmos est ordonné et que, donc, il donne prise à la science. Une telle thèse conduit généralement à la conviction que les «sciences humaines» n’ont pas encore atteint leur plein stade de développement et que ce n’est qu’une question de temps et d’effort pour qu’elles y parviennent. Cette même thèse considère – souvent tout aussi inconsciemment – que l’homme n’est qu’une «réalité naturelle» parmi toutes les autres, et que sa «résistance» à l’étude scientifique est un problème peut-être complexe, mais non pas fondamentalement différent. Tôt ou tard, le mystère de l’homme cèdera aux explications scientifiques. Inutile de préciser qu’une telle thèse est, a priori, un parti-pris que la science elle-même ne saurait cautionner.
La seconde conception, plus diffuse, s’explique par la sujétion malsaine des analyses comportementales de l’homme au prestige des sciences «dures» qui, elles, savent prévoir. Elle se traduit non pas tant par une conception implicite d’un cosmos ordonné et explicable, mais par l’imitation méthodologique qui consiste à tenter, contre vents et marées, de donner aux «sciences humaines» un «look» sérieux. Cela se traduit généralement par des modélisations statistiques, qui ne veulent rien dire sur le plan humain et individuel et qui font rire les sciences «dures», elles qui obtiennent tout naturellement des 0% ou des 100%
Dans un cas comme dans l’autre, une série de préjugés (qui étonnent de la part d’analystes ayant des prétentions «scientifiques») masquent irrémédiablement le problème et conduisent à des parti-pris théoriques, purement dogmatiques.
Choisir l’une ou l’autre des explications proposées ici (continuité, discontinuité…), c’est en fait décider d’abord d’une définition de l’homme, ainsi que de cette propriété qu’on lui accorde d’autant plus aisément qu’on s’abstient sagement d’en rendre compte clairement: la liberté.
Si l’homme n’est pas «libre», tôt ou tard la «science» l’expliquera. S’il l’est, il courra toujours au devant de toute tentative d’explication, car l’«explication», toute prestigieuse soit-elle, n’a d’intérêt que dans la répétition possible de ce qu’elle explique.
Cela ne fait pas des «sciences humaines» un repaire pour le relativisme, car la rigueur qu’elles requièrent est d’autant plus importante qu’elles ne pourront compter sur une répétition pour s’estimer réussies. Toutefois, cette rigueur ne conduit pas à la «compréhension», car il n’y a rien à comprendre de ce qui ne se répète pas. Plutôt que de «lois», d’«explications» ou de «compréhensions», les «sciences humaines» tiennent leur rigueur de ce que j’appellerais une sagacité narrative. Bien raconter quels ont été les choix d’un homme, c’est éduquer les autres et leur permettre de mieux choisir. Une telle entreprise n’a pas à rougir d’être comparée aux «acquis scientifiques».
(Soit dit en passant, on avancera un tant soit peu dans ce débat lorsqu’on cessera d’affubler les «sciences humaines» de ce nom-là…)
Merci Yvon de ton commentaire !
Ça constitue un fort intéressant – et stimulant – complément à la vision de discontinuité fondamentale entre les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales.
Je note en particulier ce passage :
Voilà qui me semble fondamental, afin de bien saisir qu’une interrogation sur la science (ou les sciences), ce n’est pas qu’une réflexion sur des «instruments de cuisine» : c’est plonger au cœur d’une interrogation de la liberté humaine – et ce faisant, c’est aussi interroger nos possibilités de ressaisir le sens des destinées humaines, comme celles des Civilisations…
Patrice
On pourrait même pousser encore un peu plus loin…
Comme tu le mentionnes, Yvon :
En un sens, il faut donc présupposer que l’être humain n’est pas libre, pour qu’une véritable science humaine/sociale soit possible. Mais encore : si l’être humain n’est pas libre, alors lorsque l’humain analyse l’humain, l’objectivité que présuppose la science n’est qu’illusoire, si vraiment l’analyste est lui-même déterminé…
Patrice